urray, le demi-frère de Marie Stuart, après avoir arraché la couronne à cette princesse, après l'avoir obligée à se réfugier en Angleterre où elle était prisonnière de la reine Eliabeth, après l'avoir souillé des plus abjectes calomnies, régnait sur l'Ecosse en maître tout-puissant. Il exerçait la régence au nom de son neveu, l'enfant-roi Jacques VI. Le régent avait battu en détail les partisans de Marie Stuart, les Seaton, les Beaton, les Gordon, les Hamilton. Tous ceux qui n'étaient pas ralliés à lui tremblaient dans leurs châteaux, s'attendant chaque jour à être assaillis par ses troupes, à voir leur demeure pillée, incendiée, à être jetés en prison  ou mis à mort. Murray n'exerçait pas seulement sa cruauté sur les lords fidèles à la reine, il n'épargnait ni les pauvres, ni les faibles. Il chassait dans les montagnes les prêtres catholiques arrachés à l'autel, et, surtout, il faisait rechercher et brûler, avec une sauvagerie implacable, les devins et les sorcières, qu'il accusait d'entretenir dans les populations des sentiments de haine contre lui.

On venait d'arrêter à Stirling une pauvre vieille à moitié folle. Elle disait, dans ses vaticinations inconscientes, que bientôt la douce reine Marie remonterait sur son trône, que les guerres civiles prendraient fin et que le bonheur refleurirait dans le royaume d'Ecosse. De pareils propos, rapportés à Murray, furent jugés séditieux. La vieille, considérée comme devineresse et sorcière, fut vouée au bûcher. Le régent, ce jour là désoeuvré, s'imagina, en manière de distraction, d'assister au supplice de la malheureuse. Il arriva sur la place du marché quand déjà les fagots étaient allumés. La comdamné le vit; ses yeux remplis d'épouvante se tournèrent vers lui, et de sa bouche édentée sortirent ces mots :

- Comte de Murray, je vous assigne avant huit jours devant le tribunal de Dieu !

n était le 16 janvier 1570, le régent devait, sous peu, partir pour Edimbourg, afin d'y conférer avec ses conseillers habituels, Morton, Lindsay, Mackill, au sujet d'une alliance à conclure avec Elisabeth, qui le rendrait dorénavant incincible. La prédiction de la sorcière ne lui inspira que des sarcasmes. Et il rit de bon coeur, tandis que sa misérable victime se tordait sous les morsures du feu. Or vivait, sur les bords de l'Esk, un jeune gentilhomme de la famille des Hamilton que l'on appelait Hamilton de Bothwellhaugh. Il avait vaillament combattu à Langside sous l'étendard de la reine, et il avait été fait prisonnier, puis relaché. Bothwellhaugh avait, selon toute apparence, renoncé à se mêler de politique. Il s'était marié avec une jolie jeune femme et coulait auprès d'elle des jours heureux dans l'agréable demeure qu'elle tenait de sa famille.

Un soir de décembre de l'année 1569, lady Bothwellhaugh se trouvait seule chez elle avec ses servantes. Son mari avait dû s'absenter pour aller à Glasgow ; il n'avait pu l'emmener, car le froid était très rigoureux, la neige couvrait la campagne, et elle était souffrante. Un bon feu crépitait dans la cheminée et, devant le foyer, elle rêvait. Elle fut tirée de sa rêverie par des coups frappés à la porte, par un tumulte de voix insolentes couvrant les protestations des chambrières. Un homme fit irruption dans la pièce; c'était John Bellenden, un clerc de la justice, parasite de Murray.
- Il faut sortir d'ici sur l'heure, clama cet individu, votre mari est poursuivi pour forfaiture, ses biens sont confisqués, et cette maison m'a été attribuée par le régent.
La jeune femme éclata en larmes et essaya d'attendrir Bellenden. Ce fut en vain. Elle dut fuir dans la neige, la nuit, sans avoir eu le temps de prendre un manteau. Et, le lendemain, son mari, en revenant, la trouva errant au milieu des bois : elle était folle.

othwellhaugh, désespéré, jura solennellement de la venger. Le 23 janvier suivant, Murray était attendu à Linlithgow. Il passait par cette ville pour aller de Stirling à Edimbourg. La petite cité était fort encombrée. Des gens étaient accourus des environs, afin d'apercevoir le fameux régent, l'être redouté auquel on n'obéissait que par crainte. Parmi les curieux, Bothwellhaugh s'était glissé. Un des parents du jeune homme, l'archevêque de Saint-André, possédait, dans la grande rue de Linlithgow, une maison qui faisait légèrement saillie sur la voie publique. Depuis longtemps la maison était vide. L'archevêque - un Hamilton - était suspect et préférait sa résidence fortifiée à cette demeure citadine. Bothwellhaugh, qui en détenait apparemment la clé, pénétra subrepticement dans le logis désert. A un anneau de la cour, il attacha son cheval bridé et sellé ; lui-même monta au premier étage et se posta à une fenêtre d'où il pourrait apercevoir aisément le cortège.

Il s'était muni d'une arquebuse, qu'il installa de manière à prendre la rue en enfilade. Afin que les voisins ne pussent entendre le bruit de ses pas, car il était botté et éperonné, il avait répandu sur le sol le contenu d'un édredon de plumes ; pour éviter d'être aperçu du dehors, il avait tendu derrière lui un rideau noir. Au loin des vivats retentirent. C'étaient les partisans du régent qui l'acclamaient ; et aussi ceux qui tremblaient devant lui. Bientôt le cortège parut. Murray chevauchait en tête, monté sur un genet d'Espagne. Il ne portait pas de cuirasse, mais une simple jaque de cuir sur laquelle se détachait un collier d'or.

'est à peine s'il répondait d'un signe de main aux ovations et aux saluts. Il paraissait soucieux et discutait avec deux gentilshommes qui l'escortaient, à quelques pas en avant d'un escadron de gardes.
- My lord, disait l'officier qui était à sa droite, vous commettez une grave imprudence en vous engageant dans cette rue. C'est la plus belle et la plus large de Linlithgow,  j'en conviens, seulement elle est bordée de maisons qui appartiennent à des gens qui ne sont pas de vos amis.
Le cavalier de gauche insistait également : - N'oubliez pas les dernières paroles de la sorcière de Stirling, My lord. Murray les rabrouait :
- Allez-vous m'importuner longtemps encore avec ces enfantillages? Mes ennemis n'oseront pas m'attaquer ainsi ouvertement en plein jour, alors que la ville est remplie de mes troupes. Quant à ces ragots de la vieille sorcière, est-ce que j'y pense encore ?

Le régent y pensait : "Avant huit jours, avait-elle dit, je vous assigne devant le tribunal de Dieu." La semaine ne s'achevait que le lendemain. Malgré lui, le maître de l'Ecosse ne pouvait arracher de son souvenir ces yeux agrandis par l'épouvante, cette bouche édentée qui fulminait des menaces. Répondant à cette intime préoccupation, il prononça tout haut :
- Morte la bête, mort le venin !
La bête était bien morte. Il avait vu le pauvre cadavre tordu et calciné. Peut-être, s'il avait été seul, Murray eît-il changé d'itinéraire. Pouvait-il le faire sans se couvrir de ridicule devant cette foule qui le regardait ? Il lui était même impossible de ralentir sa marche, car il entendait derrière lui le piétinement des chevaux des gardes.

n cri s'éleva dans la foule : "- Maudit !" Qui l'avait poussé ? L'exclamation s'était perdue au milieu des :"Longue vie au comte de Murray!" Cependant, instinctivement, Murray avait retenu sa monture. L'escorte s'était arrêtée dans un grand cliquetis d'acier.
- Je crois que vous avez raison, murmura le régent. Il vaut mieux rebrousser chemin.
L'un des officiers leva le bras pour ordonner aux soldats de faire demi-tour. On était à peine à vingt yards de la maison de l'archevêque de Saint-André. Un coup de feu ébranla l'air. D'une fenêtre monta une petite colonne de fumée blanche. Le régent avait porté les mains à son flanc, et il s'était écroulé sur le pommeau de sa selle.

- Je suis mort, gémit-il. Avant huit jours .....
Ce furent ses dernières paroles. On porta dans une maison le comte de Murray, qui n'était plus qu'un cadavre. Les gardes se précipitèrent dans le logis de l'archevêque. Ils le fouillèrent du haut jusqu'en bas. Ils trouvèrent l'arquebuse à la croisée, le rideau noir, le parquet couvert de plumes. Point de trace du meurtrier. Bothwellhaugh avait eu le temps de s'échapper. Il avait gagné le château d'Hamilton, où son cousin l'archevêque gardait sa malheureuse femme, la pauvre démente. La prédiction de la sorcière était accomplie.

Quelques années plus tard, lorsque Jacques VI, devenu un homme, eut pris lui-même les rênes du gouvernement, Bothwellhaugh, caché jusque-là sur le continent, était rentré en Ecosse et avait été se jeter aux genoux du Roi pour lui demander son pardon d'avoir tué le régent Murray.
- Votre pardon pour avoir abattu cet homme ? répliqua le monarque. Que la bénédiction descende sur celui dont vous êtes le fils; car si la vie n'avait été arrachée à ce traître, je n'aurais pas vécu pour porter ma couronne. Ce fut toute l'oraison funèbre de celui qui, félon envers sa reine, sa demi-soeur, avait été pendant tant de mois le maître tout-puissant du royaume.

 

 

Magic Scotland / 2012