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a beaucoup parlé ces dernières années d'un monstre qui
aurait hanté les parages du Loch Ness, ce lac de vingt-quatre
milles de long, qui, par un jeu de canaux, permet de
traverser toute la largeur de l'Ecosse presque en ligne
droite. Cet animal fantastique que l'on décrit, et que
d'ailleurs personne n'a vu, n'est pas sorti tout armé
de ses dents et de ses griffes de l'imagination de quelques
reporters. Il a eu des ancêtres, les uns légendaires,
les autres .......... Vers le début du XIXème siècle,
vivaient, non loin de Fort Augustus, un charmant petit
village à l'extrémité du Loch Ness, deux pêcheurs :
Bob Kellog et Fred Bonnyrigg. Ils avaient un défaut
dont ils n'étaient pas les seuls à être atteints. Ils
étaient ivrognes. Leur penchant pour la bière et pour
le gin les avait amenés à pratiquer la plus nonchalante
paresse, de sorte que, petit à petit, ils abandonnaient
leurs filets et leurs lignes, et que la disette s'installait
à leur foyer.
Bob
et Fred, amis d'enfance, associés de pêche - ils possédaient
une barque en commun -, camarades de beuverie,
logeait dans deux chaumières contigües. Kellog avait
une épouse qui se nommait Barbara, Bonnyrigg était l'heureux
mari de Jane. Ces deux femmes n'étaient pas de celles
qui souffrent en silence l'inconduite de leur mari.
Elles avaient longtemps toléré les stations à l'auberge,
mais, quand elle virent que les libations compromettaient
le bien-être des ménages, elles décidèrent d'y mettre
fin par tous les moyens connus. Elles allaient attendre
Bob et Fred, à la porte de leur "pub" accoutumé
et, lorsqu'ils en sortaient, elles les reconduisaient
chez eux à grands coups de savate. Ils avaient beau
changer leurs habitudes, adopter d'autres auberges,
elles avaient vite fait de les retrouver.
Quelquefois,
lasses d'attendre, Barbara et Jane n'hésitaient pas
à faire irruption dans l'établissement, et cela pour
le plus grand dommage de l'amour propre de leurs époux.
En un mot comme en cent, Bob et Fred avaient épousé
deux maîtresses femme. - Hélas ! gémissait Bob, nous
étions bien plus heureux quand nous étions célibataires. -
Nous avons des femmes parfaites .... laborieuses ....
attachées à leur maison .... - Soignant bien nos
habits et notre linge, sachant accommoder la soupe au
poisson .... -D'excellentes femmes, mais qui n'ont
pas vraiment conscience qu'il faut à un homme, de temps
en temps, un peu de distraction. - Des femmes sans
défaut, ce n'est pas toujours drôle. - On aimerait
avoir quelque chose à leur reprocher. - Je n'ai d'autre
grief contre Barbara que sa tendance peut-être excessive
à ajouter foi à de vieux contes.
h
! s'écria Fred, Barbara croit aux légendes du lac ?
- Si elle y croit ! rétorqua Bob, ce sont pour elle
vérités d''évangile. - Jane est pareille. Vous la
hacheriez en morceaux plutôt que de la faire douter
de cette histoire de la sorcière Addiba qui se rendait
certaines nuits au Sabbat, montée sur un animal fantastique,
le taureau à queue de poisson. - Barbara également.
Il lui arrive, les soirs de grand vent, de me réveiller
pour me dire qu'elle est certaine d'entendre mugir le
monstre. - Jane m'a affirmé une nuit, que la sorcière,
sur sa monture infernale, s'était arrêtée devant notre
maison, et elle exigea que je récitasse avec elle la
conjuration gaélique. - Hum ! Hum ! grogna Bob.
- Je
pense comme vous, appuya Fred Pourquoi fallut-il
qu'en cette soirée d'automne Mary, la femme du forgeron,
vînt, toute essoufflée, annoncer à Jane Bonnyrigg que
la sorcière et son taureau aquatique était dans les
parages. Elle ne les avait pas vus, mais Tess lui avait
affirmé que Peg avait entendu des mugissements furieux,
qui ne ressemblaient aux cris d'aucun animal vivant.
Jane frappa à la porte de Barbara afin de lui faire
part de la terrifiante nouvelle, et, lorsque Bob et
Fred rentrèrent, ils trouvèrent des épouses beaucoup
moins arrogantes que d'ordinaire et qui leur exposèrent
leurs craintes en termes timides. Ni Bob, ni Fred ne
rirent, ce soir-là, des terreurs de leurs épouses. Tout
au contraire, ils parurent soucieux.
- J'ai
bien noté, déclara Fred, que le lac, aujourd'hui, n'avait
pas son aspect quotidien. - J'ai fait la même réflexion,
approuva Bob. - Il faudrait savoir si les autres
pêcheurs ont remarqué la chose. - En tous cas, il
est indispensable de s'entendre avec eux sur les mesures
à prendre. Nous ne pouvons laisser nos chères femmes
exposées à être dévorées par le monstre.
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Jane, ni Barbara ne soulevèrent d'objection lorsque
leurs maris partirent pour l'auberge. Tard dans la nuit,
ils rentrèrent. Ils ne furent traités ni d'ivrognes,
ni de paresseux, ni de propres à rien, mais au contraire
interrogés avidement. - Nos mais, déclara Bob, avec
importance, sont plus ou moins au courant de l'appartion
de la sorcière et du taureau à queue de poisson. -
Que comptent-ils faire ? - On avait tout d'abord
songé à organiser une vaste expédition, mais on y a
renoncé. Le monstre est certainement malin, et il s'apercevrait
que quelque chose se trame contre lui. Il ne se montrerait
pas. - Alors on ne fera rien, gémit Barbara. Les
hommes sont tous pareils, il n'y a pas plus poltron.
Ah ! si les femmes avaient la force ....... - Ne
vous emportez pas, ma chérie. On a abandonné l'idée
d'une offensive générale, mais en revanche on a chargé
les deux habitants les plus courageux du village, et
les plus habiles, de la mission d'exterminer l'animal
fantastique. Sa capture n'est qu'une affaire de jours.
- Et
qui sont ces valeureux individus ? - Fred et moi,
énonça Bob modestement. Le même dialogue fut tenu
dans la chaumière voisine entre Jane et Fred. A compter
de cet instant, les nuits des deux amis furent bien
remplies. Aussitôt le crépuscule, ils partaient pour
la chasse et ils rentraient fort tard. En général, leur
fatigue et les émotions ressenties au cours de l'affût
étaient tellesqu'ils flageolaient sur leurs jambes et
qu'ils devaient faire la grasse matinée pour récupérer
leurs forces. Il était rare que la veillée se passât
sans qu'ils eussent aperçu le taureau à queue de poisson.
Jamais cependant ils n'avaient pu approcher suffisamment
de lui pour lui porter un coup mortel.
Le
cœur a tendance à se familiariser avec le danger. Le
village commençait à s'assoupir dans une trompeuse sécurité,
d'autant plus que, en dehors des deux héros, personne
n'avait été témoin d'une quelconque manifestation de
l'animal fantastique. Les premières nuits, il avait
mugi ; cela, tout le monde l'avait entendu. Depuis sa
voix d'était tue. Jane avait conseillé à Bonnyrigg de
renoncer à son expédition nocturne. Barbara avait suggéré
la même chose à son époux. Les deux braves s'étaient
naturellement récriés. Ils avaient une mission, ils
la rempliraient jusqu'au bout.
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commençait pourtant à les plaisanter dans le village,
et ces plaisanteries étaient venues aux oreilles de
Barbara et de Jane. Tout allait finir par un retour
à la normale, quand un soir qu'il y avait clair de lune,
Patrick, le fils du sacristain, vit distinctement, au
bout d'un promontoire, le taureau à queue de poisson
qui prenait ses ébats. L'enfant appela. On accourut
sur le berge. Il n'y avait pas d'erreur possible. C'était
bien l'animal tel que le décrivait la légende. Il était
bas sur l'eau, de forme oblongue; si on voyait pas sa
queue de poisson, on constatait l'existence de cet appendice
par le bouillonnement de l'onde. Deux énormes cornes
ornaient son front et se détachaient admirablement
sur la surface du lac. On crut même distinguer
ses dents redoutables et les écailles de fer dont son
corps devait être protégé. Après s'être agité un moment,
le monstre disparut derrière les rochers.
Lorsque
Fred et Bob rentrèrent au matin, fort las, ils furent
l'objet des attentions les plus délicates de leurs épouses.
On ne se moquait plus, dans le village, des courageux
pêcheurs. Les femmes leur vouaient une reconnaissance
admirative, et, si parfois les hommes souriaient, ce
ne pouvait être que par jalousie. A se sacrifier pour
la chose publique - on ne peut pas chasser le monstre
la nuit et pêcher le jour - les affaires périclitaient.
Il fallait bien permettre à Bob et Fred de dormir le
matin et encore de se reposer un peu durant l'après
midi. Sans hésiter, Barbara et Jane, en épouses dévouées,
prirent la barque commune, les avirons et les engins
de pêche, et s'en allèrent sur le lac faire la besogne
des ménages et même donner à Fred et à Bonnyrigg un
peu d'argent de poche, car on ne saurait, par les nuits
humides, rester indéfiniment à l'affût, derrière les
rochers, au bord de l'eau, sans se réchauffer avec un
doigt d'alcool.
Chacun
vantait ces femmes, et Bob et Fred n'étaient pas les
derniers à leur accorder leur tribut de louanges. -
Croyez-en ma parole, nous avons là, Bob, de bonnes ménagères. -
Fred, je pense exactement comme vous. Les deux compagnons
disaient cela en quittant leurs chaumières, la nuit
venue, et en se rendant là où ils avaient affaire. Il
est rare qu'en hiver, même à la pleine lune, les nuits
sur le loch Ness soient claires. Lorsqu'il ne pleut
pas, une brume enveloppe les objets et leur donne un
aspect fantastique et irréel. C'est par un de ces coirs
de brouillard que le village fut alarmé par une rumeur
terrifiante. Les chiens s'étaient mis à aboyer, puis
à hurler à la mort. Un ou deux villageois risquèrent
la tête dehors.
l
e remarquèrent rien d'anormal. Ils firent taire les
gardiens à quetre pattes. Ceux-ci ne se tinrent pas
pour battus et reprirent leur vacarme. Décidément il
se passait quelque chose. Nick, le charpentier, dont
la vue était perçante, découvrit le premier la cause
de l'alerte : sur le lac, à peine à cent yards de la
berge, c'est à dire à la limite à laquelle l'oeil pouvait
percevoir les objets, la bête redoutable, le monstre
effrayant, le taureau à la queue de poisson, en un mot,
dressait sa silhouette aux cornes démesurées. Afin de
se convaincre qu'il n'était pas le jouet d'un mirage,
Nick rentra chez lui et avala un grand verre de gin.
Il ressortit, cette fois flanqué de son épouse. Le monstre
s'était rapproché. En un clin d'oeil la localité entière
fut sur pied. Barbara et Jane, averties par Peg, coururent
à la berge. Lorsqu'elles virent le monstre, elles chancelèrent.
- Ah
! mon Dieu ! s'écria Jane, mon pauvre Fred ! - Infortuné
Bob ! sanglota Barbara. - Le taureau à la queue de
poisson les aura dévorés, et maintenant il vient nous
exterminer tous. Les gens du village s'étaient armés,
les uns portaient des épieux, d'autres des harpons,
d'autres encore des fusils. L'animal fantastique s'avançait
toujours. Nick, qui avait une vieille carabine à pierre,
mit le monstre en joue. Il épaulé, visant entre les
deux cornes. Le coup partit. La bête maléfique avait-elle
été touchée ? On ne pouvait pas le savoir; elle n'eut
pas un soubresaut, ne poussa pas un mugissement de douleur.
Elle était plus effrayante encore dans son indifférence.
A son tour, le forgeron tira un coup de fusil sans plus
de résultat.
Le
monstre était tout près. Un jet de harpon aurait pu
l'atteindre. Personne n'osa le geste. Avec in cri d'horreur,
toute la population avait fui. Chacun était allé chercher
un refuge dans sa maison, s'était solidement barricadé.
Une heure s'écoula dans le plus profond silence. Les
chiens n'aboyaient plus. Chaque habitant se demandait
si son voisin était encore en vie. Doucement les volets
s'écartèrent, des yeux avides explorèrent la nuit. Le
taureau à queue de poisson était peut-être tapi derrière
une hutte, une palissade, guettant sa proie. Nick, sa
vieille carabine rechargée en bandoulière, une hache
d'une main, un couteau de l'autre, se hasarda hors de
sa demeure. Cet acte courageux eut des imitateurs. Un
petit groupe d'hommes se forma.
e
noyau de héros, s'épaulant les uns les autres, descendit
sur la rive. Sur un lit de cailloux et de sable, le
taureau aquatique reposait. Il n'avait plus son aspect
terrible, il était étalé de tout son long. On ne voyait
ni ses pattes aux griffes d'acier, ni son armure d'écailles
de fer. Il gisait débonnaire et piteux. Sa queue de
poisson était agitée faiblement par le remous du lac.
Par prudence et parce que rien n'est plus terrible que
le réveil d'un monstre, Nick et deux de ses amis déchargèrent
leurs armes sur l'animal fantastique, en pleine tête.
Une des cornes tomba. Le taureau à queue de poisson
ne bougea pas. Alors, en une ruée sauvage, les hommes
se précipitèrent en avant; ils lardèrent le monstre
de leurs harpons, le frappèrent de leurs haches, le
férirent de coups de couteau. Le sang ne jaillit pas.
L'animal ne fit pas un mouvement de défense, et pour
cause ....
A la
lueur des falots qui avaient été apportés, on s'aperçut
que le taureau à queue de poisson n'était qu'un tronc
d'arbre, que sa peau était faite d'une sorte de bâche
et que des cornes de boeuf avaient été plantées sur
une tête grossièrement peinte et bourrée d'étoupe. Tandis
que le village faisait cette extraordianaire découverte,
Bob et Fred étaient paisiblement attablés chez Ben,
un cabaretier, dont la hutte misérable se trouvait à un
demi-mille de la localité, où il s'était établi pour
être à la portée des carriers qui extrayaient de la
pierre à cet endroit. C'est là que toutes les nuits,
les deux braves, sous prétexte de chasser le monstre,
se délectaient de bière, de whisky et de gin; ils n'avaient
jamais pensé que leur tarasque pût rompre ses amarres.
Leur
retour, au matin, fut tout autre chose qu'un triomphe,
et, depuis ce temps, quand un homme s'attarde trop longtemps
à l'auberge, sa femme ne manque pas de dire : "il
est allé tuer le taureau à la queue de poisson".
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