Magic Scotland - Ecosse sauvage et romantique

 

 

 

 

st-il vrai que St Columba, fut le fondateur, sur la côte occidentale d'Ecosse, de l'abbaye de Deir ? Ce n'est pas impossible. La légende veut que Deir soit la corruption de Tear, ce qui signifie "larmes", et que le nom de Monastère des Larmes ait été donné au couvent le jour du départ de son fondateur pour marquer la douleur que les moines éprouvèrent de sa perte. En tout cas, cette appellation mélancolique convient bien à ces ruines qui aujourd'hui se dressent au milieu d'une lande désolée, bordée par une mer sauvage, et auprès desquelles nul paysan n'a songé à bâtir sa chaumière. Toujours selon la tradition, St Columba aurait dit aux religieux en les quittant :

- Je ne puis vous assurer la pérennité de cette maison. Comme toute chose terrestre, elle sera sujette aux vicissitudes humaines, mais je puis vous affirmer que le malheur frappera quiconque portera sur elle une main sacrilège. Est-ce l'effet de cette prédiction, connue dans l'Ecosse entière, et de la terreur qu'elle inspira qui protégea l'abbaye aux heures tragiques où l'Eglise romaine tomba sous le coup des réformateurs ? On ne saurait le dire. Quoi qu'il en fût, les premiers adeptes de John Knox et de ses prêcheurs n'osèrent pas la détruire.

Partout en Ecosse, les églises, les moutiers, les couvents étaient démolis ou concédés à des lords avides pour gagner des partisans à la faction au pouvoir. Partout les établissements religieux étaient la proie des appétits de la noblesse. Personne ne s'était présenté pour s'approprier le Monastère des Larmes. Certes, l'abbaye avait été pillée, des bandes protestantes avaient violé sa clôture, mais les bâtiments conventuels étaient toujours debout et ses détenteurs n'avaient pas été chassés. Au temps de Jacques VI, le fils de l'infortunée Marie Stuart, une dizaine de vieux moines vivaient encore dans le couvent comme des vestiges désuets du passé.

es vides que creusait la mort parmi cette pieuse phalange n'étaient pas comblés. Rares étaient en effet les adolescents à l'âme fervente qui, en ce temps de persécution, demandaient à être admis au nombre des serviteurs de Dieu. Le Monastère des Larmes avait pourtant récemment fait une recrue. Un jeune homme de la noble maison de Seaton, jadis si puissante et bien éprouvée par les revers successifs du parti de la Reine, était venu s'agenouiller aux pieds de l'Abbé et l'avait supplié de le recevoir parmi ses fils.. Le supérieur, ému par tant de foi et de fermeté, avait fait droit à sa requête. Les épreuves du noviciat furent allégées pour lui et le temps de probation abrégé.

Afin de ne pas attirer l'attention sur l'abbaye qui ne survivait que par une tacite tolérance, on n'avait pas prononcé le nom illustre du nouveau moine qui, pour tous, ne fut que le père Allan. Le jeune religieux semblait posséder les éminentes vertus su saint fondateur de l'Ordre : il était savant, érudit, intelligent, d'une haute et austère piété. En lui brûlait l'ardeur des apôtres. Sa présence avait rendu confiance à cette poignée de vieillards victimes de tant d'injustices et qui, dépouillés des biens considérables dont le couvent au cours des siècles, avait été gratifié par de pieux donateurs, végétaient misérablement de pain et d'eau claire.

Leur indigence, sous ce toit qu'un jour ou l'autre on pouvait leur arracher, leur paraissait plus supportable partagée avec ce jeune homme qui rayonnait de la flamme de l'espérance. Le père Allan n'était pas au Monastère des Larmes depuis plus d'un an quand lui et ses vénérables frères furent convoqués chez leur supérieur. L'Abbé, presque centenaire, jadis une lumière de l'Eglise d'Ecosse, était étendu sur un grabat, dans une cellule froide et nue, ayant dû abandonner ses spacieux appartements pillés et dévastés.

es frères, dit-il d'une voix faible, dans peu d'instants,je ne serai plus. Dieu m'a déjà conservé trop longtemps parmi vous. Je m'en vais, tourmenté par l'idée de vous laisser au milieu des difficultés sans nombre de ce siècle; aussi, avant de mourir, voudrais-je savoir que l'abbaye aura un bon chef et que le meilleur d'entre vous reprendra de mes mains indignes, la crosse abbatiale. Le mourant s'arrêta pour respirer et continua dans un souffle : - La règle de notre Ordre veut qu'après la mort de l'Abbé, le Chapitre se réunisse solennellement et procède à la nomination de son successeur. Hélas ! qu'est aujourd'hui le chapitre ? Où sont nos belles cérémonies ? Le mystère et le silence sont nos seules sauvegardes.

Le vieillard s'interrompit à nouveau. Les moines durent se pencher pour entendre ce qu'il avait à dire.
- Une réunion du Chapitre risquerait d'attirer sur vos têtes un déchaînement de persécutions. Vous savez qu'une loi inique interdit, après la disparition du titulaire, la nomination d'un nouvel Abbé. Je vous engage donc, si vous voulez me complaire, à choisir pour me remplacer le père Allan. Il est le plus jeune d'entre vous, il est aussi le plus digne et le plus capable.
- Amen ! répondirent l'une après l'autre les voix chevrotantes des moines.
C'était la formule du vote. Dans cette cellule où planait la mort, l'élection venait d'avoir lieu selon les rites antiques. Le père Allan s'était effondré devant le grabat de l'Abbé : - Mon père, gémit-il, éloignez de moi ce calice !

Dans la nuit, le supérieur défunt fut enterré dans la crypte, à côté de ses prédécesseurs, et le lendemain, on procéda dans la chapelle à l'intronisation du père Allan. Cela se fit sans pompe. La mitre brodée de perles fines, la crosse d'or, la croix pastorale enrichies de pierreries avait été dérobées au cours des pilleries. Il n'y avait plus de chantres ni de ces jeunes lévites mêlant leurs voix à celles de leurs ainés. Rien que huit pauvres vieillards entourant un jeune homme. Ce fut une simple crosse de bois, un bâton de pèlerin, que le doyen du Chapitre mit entre les mains du nouveau supérieur. Ce fut la mitre de deuil en lin blanc dont le père thuriféraire coiffa l'Abbé. Ce fut la croix de fer qui orna sa poitrine.

genouillés au pied de l'autel, le père Allan et les religieux entonnèrent le Veni Creator. Avant la fin de l'hymne, des coups brutaux furent frappés au portail. Le vieux Garrick, l'unique domestique du couvent qui servait en même temps de portier et de sacristain, se leva sur ses jambes flageolantes. Il alla vers la porte, derrière laquelle retentissaient des voix courroucées. "- Qui est là et que voulez vous ?" demanda Garrick, certain qu'un nouveau malheur s'abattait sur le couvent.
- Qu'on ouvre, au nom du Roi ! fut la réponse. Sinon, je ferai enfoncer les battants. En tremblant, le serviteur vint prendre les ordres du père Allan. Celui-ci commanda d'ouvrir et il reprit le chant litturgique.

La porte, en tournant sur ses gonds, découvrit une troupe armée qui s'engouffra dans la chapelle. en tête venaient un seigneur et une dame. Celui qui ainsi faisait irruption était le comte de Keith, courtisan de Jacques VI, son conseiller et son ami ; il avait obtenu sans peine du monarque le don de l'abbaye dont personne n'avait voulu. Son épouse, la fille de lord Horn, avait en vain essayé de le détourner d'accepter ce présent.
- Cela nous portera malheur à nous et à nos descendants, gémit la comtesse; une malédiction frappe quiconque touche au Monastère des Larmes.
- Billevesées et superstitions, avait rétorqué violemment le comte; la bâtisse est grande et commode; elle touche à nos terres. J'en ai assez de subir le voisinage de ces fieffés papistes. Maintenant le lord s'avancait dns le choeur.

- Aurez vous bientôt fini vos mômeries ? Lança-t-il furieux. Les moines terrifiés s'étaient serrés auprès de l'Abbé. Lui continuait à psalmodier les versets, auxquels répondaient des voix bredouillantes. Enfin le Veni Creator s'acheva. Le père Allan se leva et, le dos à l'autel, fit face aux nouveaux arrivants. Il avait l'air si imposant sous sa pauvre mitre de lin, la crosse de bois à la main et la croix de fer sur sa poitrine, que l'injure prête à jaillir ne sortit pas des lèvres du comte de Keith. Ce fut le moine qui parla le premier :

- Qui êtes-vous, qui venez, entourés de gens en armes, troubler les prières des serviteurs de Dieu dans sa maison ?
- Moine, répliqua le lord, je suis le conte de Keith. Ceci n'est pas la maison de Dieu, mais la mienne. Vous n'êtes plus le maître ici; le maître c'est moi.
- Au nom de la Sainte-Trinité à laquelle ce sanctuaire est consacré, je vous somme de vous retirer.
- Au nom de Jacques VI, notre souverain, c'est vous, maudit moine, qui allez déguerpir. Le comte saisit la garde de son épée. Plusieurs des hommes qui l'escortaient avaient dégainé. Impavide, l'Abbé ne bougea pas.

- Vous commettez un sacrilège en tirant le fer dans la demeure du Très-Haut. Je vous rappelle que quiconque portera la main sur cette maison sera puni dans cette vie et dans l'autre.
- Assez d'histoires et de sornettes, papiste bavard ! vociféra le comte, menaçant maintenant de la pointe de sa lame la poitrine du père Allan.
Afin de n'être pas en reste avec leur maître, les serviteurs se ruèrent sur la poignée de vieux moines pressés les uns contre les autres, à l'ombre de la haute stature de leur chef. Lady Keith, voyant que le sang allait couler, se jeta à genoux entre son mari et l'Abbé. Celui-ci prononça :
- Madame, votre intention est méritoire; vous n'arrêterez cependant pas le crime que vont commettre ces furieux. C'est à vous que je confie le soin d'éxécuter la vengeance céleste.

Exaspéré par tant de calme, le comte repoussa sa femme. Il leva son arme, et l'Abbé s'écroula, percé de part en part, au pied de l'autel. Les moines se dispersèrent et, sans prendre le temps de se munir de leurs misérables hardes, ils s'enfuirent dans la campagne. Le comte de Keith n'attendit pas que fût enseveli le père Allan pour s'installer. Hâtivement, le bâtiment abbatial fut transformé en résidence. Ce n'était pour l'instant qu'un campement, tant les appartements jadis occupés par les abbés au temps de la prospérité étaient saccagés. On dressa des lits, on apporta quelques meubles, on dissimula sous des tapis les traces trop apparentes de vandalisme. Après un plantureux repas qu'il fit servir à ses vassaux et à ses amis dans le réfectoire des religieux, le lord s'en fut se coucher.

i les fatigues de la journée, ni les libations généreuses ne parvinrent à lui faire trouver le sommeil. Il s'agitait sur sa couche, en proie à un inexplicable malaise. Enfin il s'assoupit. Dormait-il ? Veillait-il ? La chambre où il gisait se remplit de moines. Il y en avait de très vieux à la barbe blanche, il y en avait de plus jeunes. Certains, sous leur capuce, ne montraient plus que des têtes de mort. Au premier rang se tenait le père Allan avec sa mitre de lin, sa crosse de bois et sa croix de fer. Le comte était pourtant bien certain de l'avoir tué, son cadavre était même probablement encore étendu dans la chapelle.

Un chant monta. Keith reconnut les mots latins appris dans son enfance et un peu oubliés du Veni Creator. Quand le chant s'éteignit, l'Abbé leva la main. Ce geste écarta son scapulaire, laissant voir une large tâche de sang qui maculait son froc. Il tendit l'index dans la direction du comte et par trois fois prononça :
- Maudit sois-tu dans les siècles et les siècles !
- Amen ! répondirent les moines innombrables, les vieux, les jeunes et ceux qui n'étaient que des squelettes.
Keith, les membres glacés, ruisselant de sueur, constata subitement qu'il était seul. Le rayon de lune qui pénétrait par la fenêtre n'éclairait rien que le dallage de la grande salle et un mur nu auquel pendaient quelques lambeaux de tapisserie. Le comte se leva.

Il sortit de la chambre et entra dans celle de son épouse. Lady Keith était à genoux. Elle priait. Cette vue déchaîna la fureur du lord.
- Ce sont vos oraisons idolâtres qui suscitent les spectres. Le moine vous a chargée d'exercer contre moi la vengeance céleste, vous ne l'exercerez pas longtemps.
Hors de lui, écumant de rage, le comte saisit la jeune femme par les cheveux, la traîna à travers la pièce et la jeta par la fenêtre. On attribua cette mort à un accident, et les pauvres gens à qui elle était pitoyable pleurèrent longtemps leur maîtresse.

ix ans exactement après la journée sanglante, ceux qui, au crépuscule, passèrent au pied du Monastère des Larmes, devenu le château de Keith, aperçrent, sur le sommet de la tour de guet, une forme féminine voilée de noir. en la voyant aller et venir sur la plateforme et se tordre les mains, ils éprouvèrent un sentiment de profonde inquiétude. Ils se hatèrent vers leur maison et confièrent à ceux qui les y attendaient :
- Nous avons vu my Lady ! Le lendemain matin, on trouva le comte mort dans son lit, les yeux dilatés par l'épouvante et les bras tendus comme pour chasser une vision d'horreur. Le fils du défunt lord ne voulut jamais loger dans cette sinistre demeure. Par contre, son petit-fils s'y installa. C'était à l'époque de la guerre du Covenant. Keith tenait pour les jacobites. Il avait participé à tous les combats, et, au moment de la pacification, il était rentré chez lui dans l'ancien Monastère des Larmes.

Un jour, le capitaine anglais Setter vint frapper à sa porte. Il réclamait l'hospitalité pour lui et pour sa troupe.
- Nous avons un pressant besoin de nous reposer, dit l'anglais; je pense que vous ne nous refuserez pas un abri. La paix est signée, et pourtant nous sommes constamment harcelés par des montagnards hostiles.
Le comte n'aimait pas beaucoup les partisans du parlement; néanmoins, il estima ne pas pouvoir repousser la demande du capitaine. Il allait répondre par un acquiescement quand son fils, un petit garçon de 12 ans, vint se jeter dans ses bras en sanglotant.
- Oh ! père, ne les recevez pas, il nous arrivera malheur. Les domestiques disent que l'on a vu hier soir la dame en noir se promener sur les murailles.
Lord Keith caressa l'enfant.
- Vous êtes trop grand, mon fils, pour croire de pareilles choses. L'hospitalité est pour nous, Ecossais, un devoir, et je veux le remplir.

Les soldats anglais furent donc admis dans le château. Les hommes s'installèrent dans l'ancienne chapelle; le capitaine et ses lieutenants trouvèrent placa à la table du lord. La soirée se passa gaiement. Les officiers se montrèrent pleins d'entrain et de galanterie pour les dames. Les soldats parvinrent, par leur bonne humeur, à vaincre les préventions que nourissaient les domestiques écossais contre les jaquettes rouges. On alla se coucher. Des chmabres avaient été préparées pour le capitaine et ses lieutenants; des bottes de paille, dans la chapelle, devaient servir de couchage aux hommes.

e comte fut réveillé au milieu de la nuit par un des domestiques.
- My lord ! my lord ! les anglais ont mis le feu à la chapelle, ils se sont répandus dans le château et ils massacrent tous ceux qu'ils rencontrent. Keith bondit sus ses pieds. La chambre était éclairée de la lueur rouge d'un incendie. Comme il s'équipait à la hâte, la porte vola en éclats et le capitaine Setter entra, l'épée à la main, accompagné de plusieurs hommes. Le lord n'eut que le temps de murmurer au domestique :
- Je vais les retenir tant que je pourrai, sauvez mon fils. Ce fut une lutte inégale. Keith se battit en désespéré, et il finit par succomber. Quand les anglais quittèrent le Monastère des Larmes, dont la chapelle était brulée, il ne restait plus un être vivant dans la demeure qui les avait abrités.

Seul avait échappé au massacre le fils du lord, que le sacrifice de son père avait sauvé.
Une fois encore on aperçut la dame voilée de noir. C'était en 1735, le duc de Cumberland venait de vaincre le prétendant à Culloden. Le soir de la bataille, avec un escadron d'escorte, il vint prendre ses quartiers chez le comte de Keith. Ce dernier ne fit aucune difficulté pour le recevoir, bien au contraire. Il avait abandonné la fidelité traditionnelle de sa famille à la maison Stuart et il était du parti anglais. Après le souper, assis vis-à-vis du duc de Cumberland, un verre de bourgogne à la main, le comte se divertit fort quand son épouse lui raconta en tremblant qu'elle avait vu la fatale apparition.

- De quelle apparation s'agit-il, my lady ? demanda le duc jovail. Je suis un grand amateur de ces sortes de fables, et je m'en amuse fort.
- N'écoutez pas ma femme, my lord, intervint Keith, elle vous importunerait toute la nuit avec des histoires de nourrice.
Le duc insista si bien qu'il fallut lui narrer la légende.
- "Je crois, lança Cumberland en riant, qu'après ma victoire d'aujourd'hui les fidèles sujets du roi d'Angleterre n'ont pas grand chose à craindre". La nuit se passa sans incident; seulement, au matin, les anglais s'aperçurent avec colère que toutes les sangles de leurs chevaux avaient disparu.

rahison ! crièrent les soldats. On vint rendre compte de la chose à Cumberland; il s'en émut plus qu'on aurait pu le croire.
- C'est un infâme guet-apens, gronda-t-il. Les traîtres ont voulu nous immobiliser ici parce qu'ils attendent sans doute quelques bandes de factieux pour nous exterminer. Je veux qu'ils soient châtiés sur-le-champ.
L'ordre fut instantanément éxécuté. Les anglais mirent le feu aux quatre coins du bâtiment. Ils se postèrent alentour, et tous ceux qui sortaient du brasier étaient impitoyablment abattus à coups de mousquet.

Cumberland n'avait peut être pas suffisamment cuvé son vin de la veille, car il affirma au milieu d'horibles blasphèmes que, tandis que brûlait le château, il avait vu, sur la plus haute tour, errer une forme féminine voilée de noir et qui faisait de grands gestes joyeux. Jamais plus elle n'apparut. Celle que le père Allan avait chargé d'exercer la vengeance céleste devait être satisfaite et sa mission achevée. Il n'y avait plus de comte de Keith, le Monastère des Larmes n'était plus qu'une ruine calcinée, et personne ne devait plus porter une main sacrilège sur la fondation de St Columba.

 

Magic Scotland / 2009