e conte, qui par beaucoup de côtés a des airs de vérité, est singulier autant par son approche du surnaturel que par les faits qui ont été découverts en le relatant et qui échappent à la raison. Car si parfois surviennent des événements qui à l’époque où ils se produisent demeurent inexplicables pour la majorité des mortels, il existe pourtant toujours quelques personnes informées des causes initiales de ces événements qui rarement manquent de les éclairer devant leurs acteurs ou les personnes auxquelles ils ont été confiés, les vidant ainsi de toute irrationnalité. Mais les causes qui produisirent les événements que nous allons rapporter n’ont jamais encore été expliquées. Et dans ce labyrinthe où l’on erre jusqu’à l’inéluctable catastrophe, on n’a jamais pu trouver le moindre fil d’Ariane.

Mr. Bell était un gentleman d’Annandale, dans le Dumfriesshire, au sud de l’Ecosse et le propriétaire d’un immense domaine de cette région qu’il occupait lui-même en partie. Il avait perdu son père quand il était enfant et sa mère était morte quand il avait vingt ans, le laissant unique propriétaire du domaine et d’une confortable somme d’argent. Il était cependant endetté, dans une grande mesure à cause de la parcimonie de sa mère pendant sa minorité. Il était grand, musclé et athlétique, et son unique plaisir était le combat et les exercices violents. C’était le meilleur cavalier et le meilleur tireur du comté, et lui-même était particulièrement fier de son adresse au sabre. Il se vantait d’ailleurs de cela, fréquemment et sans modestie, et déplorait de n’avoir pas dans le comté un adversaire à sa hauteur.

Durant l’automne de 1745, après avoir passé quelques jours à préparer activement et sans rien dire son voyage, il donna quelques directives à ses domestiques, leur indiqua qu’il avait à s’absenter pour quelques temps, quitta son domaine et partit pour Edimbourg. Quelques jours après son départ, un matin que sa gouvernante faisait son ménage quotidien, son maître, c’est ce qu’elle pensa, entra par la porte de la cuisine, la porte principale étant fermée à clé, et passa devant elle au milieu de la pièce.

l portait le pardessus boutonné qu’il avait en quittant la maison, avait le même chapeau sur la tête et tenait la cravache qu’il avait emportée. En le voyant, elle poussa un cri, mais revenue de sa surprise, elle lui dit immédiatement : "Vous n’êtes pas resté très longtemps loin de nous, Sir." Il ne répondit rien, mais, l’air maussade, se rendit dans ses appartements sans défaire son pardessus. Au bout de cinq minutes, elle pénétra à son tour dans le bureau. Il se tenait à son secrétaire et lui tournait le dos. Elle lui demanda aimablement s’il souhaitait qu’elle allume le feu et ensuite s’il allait bien ; mais il ne répondit à aucune de ces questions. Elle en fut surprise et repartit dans sa cuisine. Il se passa encore à peu près cinq minutes ; il sortit alors par la porte principale qui était maintenant ouverte, partit en direction de la berge boisée de la profonde Kinnel, puis sortit de son champ de vision.

Cette femme, extrêmement contrariée, courut alors informer les hommes employés dans la maison. Le premier qu’elle trouva était l’un des laboureurs. Elle lui annonça que leur maître était de retour, mais qu’il devait avoir perdu la raison car il était sorti pour se promener et ne parlait pas. L’homme détela ses chevaux de la charrue et rentra avec la femme en l’écoutant lui relater ce à quoi elle avait assisté. Il lui fit répéter plusieurs fois avant de lui assurer qu’elle avait dû avoir des visions, car le cheval du maître n’était pas à l’étable, et que sans lui il n’aurait jamais pu revenir. Pourtant, comme elle insistait dans ses insertions avec les meilleurs gages de bonne foi, il se rendit dans les environs de la rivière (linn) pour voir ce qui avait pu advenir de ce maître mystérieux. Personne dans tout le pays ne l’avait ni vu, ni entendu.

On conclut que la gouvernante avait vu une apparition et qu’il avait dû arriver quelque chose à leur maître. On se renseigna auprès de personnes âgées qualifiées dans ce domaine. Ils dirent que quand le spectre (wraith) ou l’apparition d’une personne vivante se manifestait au grand jour, au lieu que ce soit l’annonce de sa mort, était le signe d’une très longue vie. De plus, il n’était pas possible qu’elle ait vu un fantôme car ils ne font que des visites nocturnes. En bref, bien que ce fut le sujet principal des conversations entre les domestiques ou les gens du voisinage, aucune conclusion raisonnable ne put être donnée à ce sujet.

a supposition la plus probable était que Mr. Bell, bien connu pour son goût immodéré des armes, avait quitté sa maison le jour même où le prince Charles Stuart et ses Highlanders remportaient sur le général Hawley la victoire de Falkirk Muir, et l’avait rejoint pour combattre à ses côtés ou aux côtés du duc de Cumberland plus au nord. Il fut pourtant établi après coup qu’il ne rejoignit jamais aucune des deux armées. Les semaines passèrent, puis les mois, mais Mr. Bell ne donna aucun signe de vie. L’une de ses cousines étant sa plus proche parente, le mari de celle-ci prit la direction des affaires. Etant établi qu’il n’avait pas rejoint l’armée et ne s’était pas noyé dans la Kinnel, quand on l’avait vu s’en approcher, toute enquête le concernant fut suspendue.

A quelques temps de là, un respectable fermier, du nom de McMillan, dont la ferme était à proximité de Musselburgh, se rendit pour affaires à Edinburgh. Au cours de son séjour, il fut invité à aller passer une soirée chez un de ses amis qui résidait près d’Holyrood House. Comme il fut pris d’une indisposition, le couple qui l’avait invité lui proposa de passer la nuit chez eux. Au milieu de la nuit, il se sentit extrêmement mal et dans l’impossibilité de se rendormir ou seulement de se reposer dans son lit, il eut l’idée que rien ne lui conviendrait mieux qu’une petite promenade nocturne. Il enfila ses vêtements et comme il ne voulait pas déranger ses hôtes, se glissa subrepticement dehors en passant par la porte de derrière et s’en alla se promener dans le parc St Anthony (St Anthony’s garden) derrière la maison.

La lune éclairait le parc presque comme en plein jour ; il en avait à peine fait le tour qu’il vit un homme de haute taille y pénétrer par l’autre porte. Ce dernier portait un pardessus assez terne. L’autre fit son intrusion au moment même où McMillan se trouvait dans l’ombre du mur. Il se rendit bien compte que l’étranger ne l’avait pas vu. Bien que l’idée lui vînt alors qu’il n’était pas convenable de demeurer cacher, il put observer ce que l’homme était venu faire. Celui-ci faisait des allées et venues apparemment excédé, regardant sa montre à chaque instant jusqu’à ce qu’enfin un autre homme entrant par la même porte vînt le rejoindre. Celui-là portait également un pardessus, et avait un capuchon sur la tête. Il était d’une constitution très robuste, mais beaucoup plus petit que le premier. Ils n’échangèrent qu’un mot, puis se tournant tous deux, ils se défirent de leurs manteaux, tirèrent leurs épées et engagèrent un véritable combat.

e grand gentleman semblait avoir l'avantage. Il gagnait constamment du terrain sur l'autre et le repoussa sur plus de la moitié circulaire de la partie du parc dans laquelle ils combattaient. Chacun d'eux s’efforçait de combattre en tournant le dos à la lune, de façon à ce que sa lumière éclaire le visage de son adversaire. Ils échangèrent de nombreuses passes rapides afin de gagner cette position. L'engagement fut long et obstiné, et les assauts désespérés qui étaient fréquemment tentés de part et d’autre n’avaient d’autre objectif que la destruction totale de l’adversaire. Ils s’approchèrent à seulement quelques yards de l'endroit où McMillan était caché.

Ils étaient tous deux à bout de souffle. A cet instant, un petit nuage passa devant la lune. L’un des deux hommes dit : "Allons, personne ne peut nous voir." Ils se découvrirent la tête et s’essuyèrent le visage. Dès que la lune émergea du nuage, les deux hommes se remirent en garde. Ce fut sûrement une pause horrible ! Et courte, en considération du temps qui s’écoula entre celle-ci et l'éternité ! Le grand gentleman se fendit, mais son coup fut paré par l'autre qui le repoussa. Comme l’assaillant faisait un pas sur le côté pour éviter la contre-offensive, son pied glissa. Il trébucha vers l’avant sur son adversaire qui adroitement lui transperça la poitrine de la pointe de son épée et la lui enfonça dans le corps. Il n’eut que quelques spasmes convulsifs, comme s’il avait voulu se relever, puis mourut presque sur le coup.

L'horreur pétrifiait McMillan. Sachant cependant qu’il s’était lui-même mis dans une situation périlleuse en étant sorti de la maison à cette heure creuse de la nuit, il eut la présence d'esprit de conserver son calme et de demeurer à l’écart. Le duelliste survivant essuya son épée avec un grand sang-froid, remit sa capuche, recouvrit le corps avec l'un des pardessus, prit l'autre et s’éloigna. McMilan regagna tranquillement sa chambre sans réveiller personne. Il ne ressentait plus rien de son malaise, mais son esprit était choqué et excessivement perturbé. Il réfléchit jusqu’au matin sur la conduite qu’il devrait adopter et décida finalement de ne dire rien à personne de ce qu'il avait vu, craignant qu’on en vienne à le soupçonner. Il resta donc sur son lit le matin jusqu'à ce que son ami vienne lui apprendre qu'un homme avait été assassiné derrière la maison durant la nuit. Il se leva et alla examiner le corps :

’était celui d'un jeune homme, apparemment du pays, ayant les cheveux bruns et les traits fins et virils. Il n'avait sur lui ni la lettre, ni livre, ni signature qui auraient pu permettre son identification. On découvrit seulement dans l’une de ses poches, une montre en argent sans particularité et dans sa main, une épée sanglante et élégante portant les initiales A. et B. gravées sur la garde. L'épée avait pénétré sa poitrine et était ressortie dans son dos un peu en dessous de l'épaule gauche. Il avait également une légère blessure sur le bras. Le corps fut transporté à la morgue, où il demeura huit jours. Bien que de nombreuses personnes défilèrent pour le voir, aucune ne le reconnut. On l’enterra au cimetière de Greyfriars (Greyfriars Churchyard) au milieu des étrangers.

Seize ans s’écoulèrent durant lesquels McMillan conserva le silence sur le duel auquel il avait assisté. Mais un jour qu’il était à Annandale pour prendre livraison de quelques moutons qu'il avait achetés, il entendit parler des circonstances étranges dans lesquelles Bell avait disparu. Alors il raconta toute l’histoire. La période, la description de la victime, les vêtements et surtout l'épée avec les initiales gravées, tout concordait pour ne laisser planer aucun doute sur le fait que c'était bien M. Bell qu'il avait vu se faire tuer dans ce duel derrière l'abbaye.

Mais l’identité de la personne qui l’avait tué, l’origine de la querelle et son apparition devant la gouvernante demeurent à ce jour sans explications et risquent de rester ainsi, tant que toutes ces zones d'ombre ne seront pas élucidées.

Certains ont même tenté de discréditer McMillan en raison de son trop long silence sur les faits et en considération autant de sa force physique peu commune que de ses dispositions à toujours affronter le danger, McMillan étant l’un des hommes les plus téméraires et les plus hardis de son époque. Mais tous ceux qui l'ont connu ont rejeté avec mépris de telles insinuations, en tous points contradictoires avec son caractère honorable et désintéressé. De plus, ce qu’il raconta avait tous les accents de la vérité.

 

 

Magic Scotland / 2012