De Sir Walter Scott

ers l'automne, en l'an 1737, le colonel D. rendit visite à son ami M. N., en son domaine du nord de l'Angleterre. Comme ce domaine fut le lieu d'une aventure fort singulière, il peut être utile d'en mentionner l'ancienneté et la solennité, bien aptes à favoriser les événements les plus sombres. Le récit qui va suivre était bien connu dans la famille, et l'on dit qu'il fut narré par l'un de ses membres à une dame à présent décédée, mais jadis très fameuse dans le monde littéraire. En arrivant à la maison de son ami, le colonel D. y trouva de nombreux invités, qui y avaient déjà élu domicile, occupant ainsi la plupart des chambres. La froideur d'un soir d'octobre, et l’aspect quelque peu lugubre de la nature à cette saison les rassembla très bientôt autour d'un grand feu dans l'âtre, où ils ne trouvèrent meilleure distraction que celle, ancienne et toujours prisée, de raconter des histoires, ce dont l'humanité dans son ensemble paraît se délecter.

Je n'entends point par là la propagation de calomnies abominables visant les amis des uns et des autres, mais cette récréation innocente, aimable et assez propice à l'assoupissement, qui consiste à rapporter des contes merveilleux dans lesquels, s'il est dit du mal de qui que ce soit, c'est généralement de gens qui le méritent assez ; à savoir, l'ennemi des hommes, et d'autres qui, ayant commis des crimes effroyables, sont censés, après la mort, hanter les lieux mêmes auxquels leurs actes ont attaché des souvenirs affreux. Pendant que ces contes allaient à la ronde, le soir s'obscurcissait rapidement, et aux fenêtres les faibles lueurs du crépuscule cessèrent de lutter avec les flammes éclatantes de la cheminée.

Le bruissement des feuilles mortes, négligemment soulevées par le vent, a toujours quelque chose de mélancolique et, à cette occasion, il prêta main-forte aux impressions superstitieuses qui croissaient et embellissaient avec chaque nouveau récital de prodiges. Un membre de la famille se mit à évoquer une certaine tradition, mais il fut soudain interrompu par leur hôte, qui manifestait quelques signes de désagrément, et lui murmura quelque chose à l'oreille, en tournant simultanément le regard vers le colonel D. L'histoire fut donc laissée inachevée, et la compagnie s'en fut dîner avec la chair de poule ; mais les impressions humaines sont de si courte durée, qu'en quelques minutes ils recouvrèrent tous leur gaieté, exception faite du colonel, qui ne parvenait pas à comprendre pourquoi une tradition familiale, quelle qu'elle fût, devait être dissimulée, et pourquoi à lui en particulier.

orsqu'ils montèrent tous se coucher, M. N. le conduisit (comme le lecteur s'y attend sans doute) jusque dans une chambre fort éloignée des autres appartements, et qui de toute évidence n'avait été que récemment rouverte, après être restée longtemps inoccupée. Pour dissiper l'air confiné, un grand feu de bois y avait été allumé, et les sinistres rideaux du baldaquin étaient fort raides, et relevés en festons. L'histoire ne me dit pas si les murs de la chambre étaient tapissés ; mais une chose est certaine, c'est que la pièce avait l'air aussi triste que si elle avait été bel et bien tapissée, la chose eût-elle été conçue exprès par Mme Anne Radcliffe. Les auteurs de roman ornent souvent leurs murs imaginaires de toute la sagesse de Salomon ; mais comme je suis bien incapable d'attester la véracité de tous les détails de cette histoire, j'entends en rapporter les circonstances fidèlement, ainsi qu'elles me furent narrées, sans convoquer, pour leur donner contenance, un aussi sage roi.

M. N. pria le colonel D. de bien vouloir excuser le relatif inconfort de cet appartement, où l'on avait dû l'installer, les autres étant déjà occupés. Avec ces excuses, et d'autres compliments appropriés, il souhaita bonne nuit à son invité, et s'en fut avec un air de très grand sérieux, sans fermer complètement la porte en partant. Le colonel D, remarquant que la chambre était grande et froide, et qu'une petite partie seulement du plancher était recouverte d'un tapis, tâcha bien de fermer la porte, mais se rendit compte que c'était impossible. Quelque chose bloquait les gonds, ou bien le poids de la porte pesait sur le sol, rendant ses efforts vains. Cependant, saisi par des imaginations absurdes, il prit une bougie, et passa la tête dans le couloir. N'ayant rien vu là, que le long couloir et les chambres vides, il alla se coucher, laissant les vestiges du feu vaciller encore au-dessus de l'âtre large, et rougeoyant par intermittence sur la porte à demi ouverte.

Après que le colonel fut resté couché un long moment, dans une méditation assoupie, et lorsque les cendres furent presque éteintes, il vit la silhouette d'une femme se faufiler dans la chambre. Nul bruit n'accompagnait ses pas. Elle avança vers la cheminée, et s'immobilisa entre la lumière et l'homme, tournant le dos à ce dernier, si bien qu'il ne pouvait voir ses traits. En observant sa robe, le colonel constata qu'elle ressemblait exactement, en apparence, aux anciens costumes de soie que l'on voyait aux dames anglaises de haut rang dans les peintures du XVIè siècle, un détail qui l'emplit d'une terreur d'une intensité telle qu'il n'en avait jamais éprouvée de semblable. Ces nobles oripeaux des siècles passés prenaient une signification effrayante en apparaissant, comme ils le faisaient maintenant, non sur une toile, mais à la minuit, sur une forme motivante.

'efforçant encore de chasser ces impressions qui embrumaient ses sens, il se releva sur son coude et demanda d'une voix faible : « Qui est là ? ». Le spectre se retourna - approcha du lit - et darda ses yeux sur lui, de sorte qu'il pouvait maintenant contempler un visage où quelques-unes des pires passions de l'existence étaient mêlées à l'apparence cadavérique des morts. Sur cette physionomie qui indiquait la noble naissance, et le rang, l'on pouvait voir un air de cruauté et de perfidie, accompagné d'un certain sourire qui trahissait des sentiments plus bas encore. La proximité croissante de semblable visage fut plus que le colonel n'en put supporter ; et lorsque, le lendemain, il émergea d'un sommeil troublé et fiévreux, il ne se rappelait plus comment ni quand le maudit spectre était parti.

Quand il fut appelé au petit déjeuner, on lui demanda s'il avait bien dormi, et il s'efforça de dissimuler son trouble d'une réponse vague, mais saisit la première occasion d'annoncer à son ami M. N. que, s'étant rappelé certaine affaire qui l'attendait à Londres, il se trouvait dans l'impossibilité de prolonger son séjour d'une seule nuit. M. N. sembla surpris, et chercha avec anxiété à découvrir ce qui avait pu lui déplaire dans l'accueil qu'il avait reçu sous son toit ; mais constatant que son hôte était impénétrable et qu'il était vain d'essayer de le convaincre de ne point partir, il tint cependant à montrer au colonel les splendeurs de sa demeure campagnarde, après quoi il le laisserait, à regret, partir.

Au cours de la visite, l'on montra au colonel l'extérieur de la tour où il avait dormi, et juré, en son for intérieur, de ne jamais plus entrer. Puis on le mena ensuite jusqu'à une galerie ornée de tableaux, où M. N. eut grand plaisir à lui montrer une collection complète de portraits de famille, remontant jusqu'à une époque fort ancienne. Parmi les plus vieux, il s'en trouvait un d'une dame. Le colonel ne l'avait pas aussitôt aperçu qu'il s'écria : « Puis-je ne jamais quitter ces lieux si ce n'est elle ! » M. N. lui demanda ce qu'il voulait dire. « Le spectre affreux qui, d'un regard, a égaré mes sens la nuit dernière », et il raconta l'histoire dans les moindres détails. M. N., bouleversé de stupéfaction, avoua qu'à la chambre où avait dormi son hôte était attachée une certaine tradition, mentionnant qu'elle avait été, à une période reculée, la scène du meurtre et de l'inceste.

De longue date, cette pièce avait la réputation d'être hantée par l'esprit de la dame dont ils avaient devant eux le portrait ; mais il y avait dans l'histoire de sa vie des choses si atroces que son nom n'était presque jamais prononcé dans la famille, et que les ancêtres de N. s'étaient toujours employés à tirer un voile sur son souvenir.

 

 

Magic Scotland / 2012