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e club où le major Dunkan R.K. Gordon nous recevait était situé
dans le High-Street d’Edimbourg, cette très belle rue dont les Ecossais sont
justement fiers, et qui leur fait dire que si Paris possédait une artère
équivalente à celle-ci, ce serait une admirable cité. Des fenêtres du club on voyait le château, imposante
citadelle construite sur un rocher dominant la ville et qui est comme
l’Acropole guerrière de la rude Athènes du Nord.
Le château où se déroulèrent tant d’épisodes tragiques de
l’histoire d’Ecosse, qui fut pris et repris, autour duquel coula tant de sang,
est maintenant converti en caserne. Sur son esplanade les régiments font
l’exercice. C’est là que l’on passe les revues de ces belles unités écossaises
qui ont conservé les mâles traditions de leurs ancêtres.Le major Duncan R.K. Gordon nous confiait, après avoir en
quelques mots résumé les fastes du château :
- Un détachement des Royal Scotch Fusiliers, où j’avais
l’honneur de commander avant la guerre en qualité de capitaine, était caserné
là-haut. Ah ! le beau régiment ! Il n’y en avait pas un autre parmi
les troupes d’Ecosse qui possédât d’aussi bons bag-pipers. Les bag-pipers sont
les joueurs de cornemuse, l’instrument national des écossais, que les régiments
de montagnards ont conservé.
-Mes bag-pipers ! trois d’entre eux surtout … Nous n’eûmes pas de peine à obtenir du major qu’il voulût
bien nous raconter l’histoire de ces trois hommes.
Ils s’appelaient Dick Lauder, Patrick Abercomby et Morgan
Philipps. Ils étaient tous trois natifs du Sutherland, le comté le plus
septentrional de l’Ecosse, une région aride, montagneuse, pauvre. Ils
appartenaient à deux villages voisins. Dick et Patrick étaient de Lairg ;
Morgan de Crow. Ces deux hameaux, car il est plus juste de les qualifier de
hameaux que de villages, ne sont pas éloignés de plus d’un mille l’un de
l’autre, et pourtant un abîme séparait Dick et Patrick de Morgan. Haine de
clocher, question d’héritage, rivalité personnelle ? Impossible de le
savoir.
’était surtout Dick que Morgan détestait. Et, s’il
englobait Patrick dans son ressentiment, c’est que Patrick aimait Dick comme un
frère.
Ces trois hommes étaient casernés au château avec le
détachement que je commandais. Constamment Morgan et Dick en venaient aux mains,
surtout le dimanche soir quand l’ale ou le brandy avaient
surexcité les esprits. Il était rare que l lundi matin, dans son rapport, le
sous-officier de service n’eût pas à me rendre compte de quelque épisode d’une
querelle légendaire. Vingt fois j’avais fait comparaître devant moi les
coupables, je les avais sermonnés, menacés, punis, je leur avais demandé la
cause de leur inimitié. Dick, qui était un garçon jovial, ouvert, communicatif,
volontiers bavard, changeait subitement dès que j’abordais cette question. Sa
physionomie devenait farouche et son mutisme absolu. Lorsque je lui intimais
l’ordre formel de m’expliquer ce qu’il y avait entre lui et Morgan, il
parvenait péniblement à émettre entre ses mâchoires serrées :
- Des choses, monsieur.
Quand à Morgan, on arrachait même pas de lui tant de
syllabes. Les yeux fixés droit devant lui, la tête haute, dans l’attitude
correcte du garde à vous, il ne proférait qu’un vague grognement. J’aurais du expédier l’un ou l’autre de ces
irréconciliables ennemis dans un autre corps. Je ne le fis pas, car il était
tous les trois de bons soldats en dehors de ce point particulier. Je me
contentai de prescrire qu’on les tînt éloignés les uns des autres et qu’on les
envoyât séparément aux exercices et aux corvées. Ils ne se réunissaient que
lorsque les bag-pipers tous ensemble devaient prendre part à une parade.
Alors, ce n’était plus la même chose. La cornemuse au
bras, ces hommes oubliaient tout. Il n’y avait plus Morgan, Dick ou Patrick. Il
y avait des bag-pipers qui jouaient des airs qui scandèrent les marches de
leurs ancêtres à Stirling, à Langside ou à Culloden.
n jour mon détachement alla rejoindre à Glasgow le reste du
régiment. Nous étions en 1914, la guerre avait éclaté. Les Highlanders, délaissant
les plaids bariolés et les kilts de leur tenue de temps de paix, arborèrent le
kaki des troupes britanniques en campagne. Ils quittèrent le sol natal et
débarquèrent bien loin dans les Flandres. Ce n’est pas à vous que j’apprendrai
que les montagnards firent galamment leur devoir. Le jour, les cornemuses les
entraînaient vaillamment au combat, et le soir, dans les tranchées et dans les
cantonnements, elles les berçaient des airs nostalgiques qui évoquaient les
moors et les lochs du pays natal.
Presque tout le régiment était recruté dans le
Sutherland, aussi le même répertoire plaisait-il au plus grand nombre d’entre
eux. Leur morceau préféré était celui qui, dans ce comté nordique, préside aux
fiançailles et aux mariages : « vivez joyeux, vivez heureux ! »
Ah ! l’aurai-je entendu, cet air ! Même s’il ne me rappelait pas une
heure particulièrement poignante, je crois qu’il ne quitterait jamais ma
mémoire. Près de Furnes, mon corps participa à une grande
attaque. Nos intrépides highlanders s’élancèrent, cornemuses en tête, sous les
rafales de shrapnels et de balles de mitrailleuses, à l’assaut des positions
ennemis. Ils prirent pied.
Le but poursuivi par le commandement était atteint,
mais les neuf dixièmes de l’effectif étaient par terre, tués ou blessés.
Moi-même, avec une balle dans le bras droit et un éclat d’obus à la tête,
j’avais été évacué à l’hôpital de campagne le plus proche de nos lignes. J’y
reçu la visite de Mahon, un de mes sergents. Je lui demandai naturellement des
nouvelles de ma compagnie et du bataillon.
- Pas fameuses, monsieur, pas fameuses, me répétait
le brave Mahon, et je voyais sa canne qu’il tenait à la position réglementaire
trembler d’émotion. Les meilleurs sont partis, monsieur, et je m’étonne d’être
encore là. Je ne souris pas de cette expression de cet
officier. Elle était bien dans sa mentalité et de celle de ses camarades qui
s’estiment à leur juste valeur et qui expriment naïvement leur pensée. Je
l’interrogeai sur nos hommes. La plupart des noms étaient lugubrement
accompagnés des mots : « mort », ou, quelquefois :
« blessé ».
- et nos bag-pipers ? Patrick Abercomby ? - mort - et Dick Lauder ? - il n’en vaut guère mieux. - et Morgan Philipps ? - Celui-là, c’est un miracle ! Il n’a pas une
égratignure, et pourtant ce n’est pas faute d’avoir pris sa part dans la danse.
Probable, monsieur, que la mort n’a pas voulu de lui. C’est une si mauvaise
tête.
peine le sergent était-il parti qu’une infirmière
entra dans la chambre.
- vous êtes bien le capitaine Duncan Gordon ? - oui, répondis-je. - en ce cas, si vous pouvez vous déplacer, venez au pavillon C.
Il y a là un homme qui demande instamment à vous voir. - Qui est-ce ? - il se nomme Dick Lauder. Il était des bag-pipers du régiment
des Royal Scotch Fusiliers. Il n’y a pas de temps à perdre. - une balle ? - des Shrapnels. Il s’est trouvé sous l’éclatement d’un obus.
Son corps est déchiqueté et il est aveugle. - oh ! mon pauvre Dick, m’écriai-je.
Je me mis en mouvement avec quelque peine. Mon bras était
très lourd et ma tête me faisait diablement souffrir. Guidé par l’infirmière, je me rendis au bâtiment C.
La jeune fille me mena au lit de Dick. Sa figure n’était qu’un pansement. C’est
à peine si son nez et sa bouche était libre.
- Dick, dis-je, mon bon Dick. C’est moi, votre capitaine, j’ai
su que vous étiez blessé et je viens vous voir. - merci, monsieur … je vais mourir … je le sais … et puis c’est
mieux … parce que, n’est-ce pas, un homme aveugle … Seulement, je ne voudrai
pas m’en aller sans entendre encore une fois un air de cornemuse. Vous savez
bien cet air du Sutherland : « vivez joyeux, vivez
heureux … » J’ai fait mon devoir, monsieur, et ce sera ma dernière
joie … Si c’est possible que ce soit Patrick qui joue pour moi. Personne ne
sait cet air comme lui … Il le jouait déjà à Lairg quand nous étions enfants.
Patrick !
En attendant cette voix implorante qui réclamait son ami,
j’éprouvais un sentiment de profonde angoisse. Comment lui dire que son
compagnon était mort ? Comment le priver de sa dernière joie sur terre ?
J’eus une inspiration. Je n’ai pas souvent des inspirations, car je suis un
esprit positif. Je prononçais aussi calmement que je pus :
- je vais chercher Patrick et, dès que je le trouverai, je vous
le ramènerai. Promettez moi d’ici là de vous laisser bien soigner et de faire
tout ce que vous diront les infirmières. Je sortis. Devant la porte du pavillon, je rencontrai Mahon,
qui, lui aussi, venait rendre visite à Dick.
- vous m’avez dit, Mahon, que Morgan était resté au corps ?
est-il loin d’ici ? - oh ! non, monsieur. Nous avons été relevé après
l’affaire, et les débris du bataillon sont cantonnés à 500 yards. - eh bien ! Mahon, allez le chercher et ramenez le moi tout
de suite … et qu’il apporte son bag-pipe.
n quart d’heure plus tard, Morgan était là, sa cornemuse
sous le bras. Il se tenait au garde-à-vous. Je considérai son front têtu, ses
traits fermés, mais aussi sa belle attitude militaire. Peut-être l’obéissance
lui ferait-elle faire ce que son cœur ne lui dicterait pas.
- Morgan, je sais que vous vous êtes galamment conduit. Vous
êtes proposé pour une récompense, je vous félicite. - Merci, monsieur. - Mon garçon, il s’agit d’accomplir une action plus difficile
que celle de courir au-devant des balles. - A vos ordres, monsieur.
Suivi de Morgan, apparemment impassible, je rentrai dans le
pavillon où Dick agonisait. L’infirmière me fit signe que c’était la fin. Je me penchai sur cette pauvre chose qu’était la tête
enveloppé de pansements du bag-piper et je proférai : - Dick,
j’amène votre ami Patrick.
Aussi étrange que cela puisse paraître, le peu que l’on
apercevait du visage du montagnard exprima un bonheur profond. Le mourant
sembla ressusciter. Il se souleva,
oh ! légèrement sur son lit et d’une voix presque normale
s’écria :
- Patrick, mon bon Patrick, mon ami, tu es venu. Joue-moi vite
« Vivez heureux, vivez joyeux », comme tu le jouais tous les soirs au
cantonnement et là-bas, autrefois, chez nous.
Sans un mot, Morgan souffla dans sa cornemuse. On eut dit
que les sons qu’il en tirait étaient plus mélodieux que d’ordinaire, qu’il y
mettait plus de flamme. Dick avait sorti, de sous les couvertures, son bras
droit emmailloté de bandages, et, comme Morgan cessait de jouer, le blessé
caressa des trois doigts qui lui restaient la main du joueur de cornemuse.
- Parle moi, Patrick, dis moi adieu, murmura le mourant.
’infirmière, qui était au courant, intervint heureusement. - Votre ami ne peut pas vous parler, il a eu une commotion. Il
est pour l’instant muet. Dick soupira : - Ainsi, toi aussi, mon pauvre Patrick, tu es blessé et tu es
venu quand même. Je…je…voudrais t’embrasser. Morgan se pencha et doucement, tendrement, fraternellement,
maîtrisant ses gestes rudes, il embrassa celui qu’il avait toujours haï. La fièvre avait repris le pauvre Dick, mais c’était une
fièvre heureuse.
- Oh ! Patrick, disait-il dans son délire, je vais aller
mieux, je vais guérir…Oui, Patrick, je guérirai si tu joues encore… Et Morgan joua. Il joua sans se lasser : « vivons
joyeux, vivons heureux » jusqu’au moment où l’infirmière tira le drap sur
ce qui restait du visage de Dick. Le bag-piper se tut. Je le pris par l’épaule et je sortis
avec lui. Devant la porte du pavillon, je lui tendis ma main valide :
- Morgan, vous avez agi en homme de cœur. - A vos ordres, monsieur, répliqua le montagnard.
Pivotant sur ses talons, après avoir salué, il regagna son
cantonnement. Je n’ai jamais su pourquoi Morgan détestait Dick, j’ai
toujours ignoré si, à l’heure suprême, ils s’était reconcilié avec lui dans son
cœur. Tels sont, messieurs, les hommes de nos montagnes.
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